Comment se passe la recherche scientifique

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La kinesitherapie, des techniques documentees

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Tous les patients et les patientes que je soigne le savent, je suis profondément cartésien. Bien que je conserve un regard bienveillant envers les médecines douces, je suis partisan des médecines qui ont fait leurs preuves (ou qui sont sur le chemin). Mais qu’est-ce que véritablement la recherche scientifique ? Quel est le travail des chercheurs ?

La recherche scientifique, une méthode systématique

Lorsque je fais une recherche sur internet pour écrire cet article, je fais autre chose que de la recherche scientifique. Lorsque je participe à un séminaire professionnel et que nous échangeons nos expériences de pratiques, nous faisons autres chose que de la recherche scientifique. En fait, les chercheurs veulent accroître les connaissances de l’Humanité selon une méthode ordonnée et systématique qui demande une investigation ou une expérimentation.

Les chercheurs organisent leur travail selon une méthode bien précise :

  1. Identifier ou formuler un problème : pourquoi les articulations craquent-elles ?

  2. Élaborer une hypothèse pour expliquer ce problème : c’est à cause d’une bulle d’air qui apparaît dans l’articulation.

  3. Concevoir une expérience ou une investigation pour tester, valider ou réfuter cette hypothèse : On va enregistrer par échographie ce qui se passe dans l’articulation lorsqu’elle craque.

  4. Réaliser l’expérience (et surtout collecter des données) : l’enregistrement est fait sur plusieurs sujets sains.

  5. Analyser les résultats de l’expérience : on va analyser les films et chercher les points communs, les bulles qui apparaissent.

  6. Tirer une conclusion sur cette expérience : des bulles d’air apparaissent dans les articulations des sujets uniquement lorsqu’elles craquent.

  7. Tenter de généraliser les résultats. Puisque les sujets qui ont participé à l’étude sont sains, il y a de fortes présomptions pour que lorsqu’un individu sain a les articulations qui craquent, ce soit dû à des bulles d’air.

Le raisonnement scientifique

Pourquoi utiliser une telle démarche ? Derrière cette méthode de recherche, il y a l’idée que tout effet a une cause. Et que pour comprendre et connaître notre monde, il est important de connaître ces liens de causalités.

Avec cette façon de penser, deux types de raisonnement sont utilisés durant le processus de recherche scientifique : le raisonnement inductif et un raisonnement déductif.

Le premier, inductif, se base sur l’observation. À partir de ce que l’on voit et des connaissances déjà acquises, j’émets une hypothèse. Je sais que l’articulation est baignée dans un liquide (le liquide synovial) et que celui contient de l’air dissous ; dans certaines conditions, selon la mécanique des fluides, cet air peut se concentrer pour former une bulle. C’est l’observation qui induit l’explication et la construction de l’hypothèse (le bruit de l’articulation est un bruit de claquement comme une bulle d’air qui éclate et non un craquement comme bois qui brise).

Le raisonnement déductif fait le chemin inverse, j’émets une explication, une hypothèse et j’essaie d’observer, dans la réalité ou dans des expériences, des faits qui confirment ou non celle-ci. Ce raisonnement a lieu lorsqu’on construit l’expérience pour tester la validité de l’hypothèse. (Dans la mécanique des fluides, une bulle d’air peut apparaître par effet de cavitation, je vais donc chercher à enregistrer la formation d’une bulle d’air dans l’articulation.).

La recherche se fait aussi en dehors du laboratoire

À présent que la méthode scientifique est détaillée, comment les chercheurs la mettent-ils en pratique ?

La première chose à faire est de lire. Avant toute recherche ou tout début d’hypothèse, le premier réflexe du chercheur est d’aller chercher si un autre chercheur a publié un article dans le même domaine ou un domaine similaire (en rhumatologie, en imagerie médicale, en biomécanique par exemple). Il existe, à la disposition de tous des moteurs, de recherche pour des articles scientifiques et même des moteurs spécialisés dans la médecine ou la kinésithérapie (MEDLINE, COHCRANE, PEDRO, KINEDOC).

Une fois avoir lu les articles déjà parus, il devient possible d’établir une problématique de recherche. Elle permet de limiter le champ de l’étude : je vais faire ma recherche sur les sujets jeunes et sains (car l’arthrose peut aussi faire craquer les articulations). Cette problématique me permet aussi d’élaborer une hypothèse de recherche (des bulles d’air qui apparaissent dans l’articulation) que je vais chercher à confirmer ou réfuter durant mon expérience.

Ensuite je reprends mes recherches d’articles scientifiques (ou bibliographie) pour me permettre de trouver les outils ou les tests qui seront utiles pour mon expérience : inutile d’enregistrer le claquement de l’articulation pour le comparer à une bulle d’air artificielle qui claque ; plutôt utiliser une caméra haute vitesse pour essayer d’enregistrer l’apparition de cette bulle (existe-t-il une caméra fiable pour faire de tel enregistrement ?). Donc le protocole de l’expérience se fait aussi après avoir lu des articles.

Il peut y avoir une étape supplémentaire, dans le cadre d’expérience sur les humains : la consultation pour avis du comité de protection des personnes. Celui-ci va examiner le protocole de recherche et donner son avis sur la faisabilité et sur la protection des sujets participants à la recherche. Cet avis est nécessairement favorable pour pouvoir continuer la recherche scientifique.

Arrive enfin l’expérience proprement dite. Déjà, un immense travail a été effectué par le chercheur. Il se trouve pourtant qu’à la moitié du processus de recherche. Il réalise donc l’expérience et collecte des données, des mesures qui vont être analysées. Cette analyse est statistique. Elle permet de dire si les mesures réalisées sont fiables et valides. C’est grâce à ce travail mathématique qu’il est possible de tirer une conclusion sur l’hypothèse émise, sa confirmation ou sa réfutation (ce sont des bulles d’air qui sont à l’origine du claquement dans les articulations).

À présent, un nouveau travail de recherche bibliographie est à faire pour comparer les résultats obtenus avec d’autres travaux scientifiques publiés. Pour montrer les ressemblances et les différences. C’est en faisant ce travail de comparaison qu’il est possible de généraliser son hypothèse et d’ouvrir à d’autres problématiques (les phénomènes de cavitation peuvent provoquer des dommages sur les matériaux où ils apparaissent, est-ce que ce phénomène de cavitation articulaire peut participer à l’arthrose ?)

La recherche scientifique, une course de fond

Les chercheurs sont donc de grands lecteurs. Quel que soit le domaine dans lequel ils travaillent, le travail de lecture est important, à tel point qu’il y a des cours sur la recherche bibliographique. Et lire demande du temps car en plus de lire un article scientifique, il faut avoir un regard critique sur celui (Quel est l’auteur de l’étude ? Quels sont les détails sur l’expérience ? Est-ce que la manière dont la recherche a été conduite est plausible ? Y a-t-il des erreurs dans la conception de l’expérience ? Est-ce que les analyses des résultats utilisent les bons outils statistiques ?)

Ce travail de lecture et d’élaboration d’hypothèse en vue de la tester par l’expérience est la conséquence de cette méthode de recherche rigoureuse. La partie expérimentale n’est que la partie immergée de l’iceberg, la conséquence d’un important travail en amont et qui sera, à son tour, le point de départ d’un travail de synthèse et de généralisation afin que les connaissances avancent. Avec cette méthode, les avancées sont longues à obtenir mais le socle sur lequel celles-ci se basent est solide (jusqu’à ce qu’il soit mis en doute, car en science, tout peut être remis en cause, il n’y a aucune certitude gravée dans le marbre). C’est une course de fond plutôt qu’un sprint.